Comprendre la perte de sens chez les humanitaires

Signaux faibles & leviers d’action


La perte de sens au travail et le désengagement qu’elle peut entraîner sont souvent interprétés par nous-même ou notre environnement comme un déficit individuel de motivation ou le fruit de ruminations existentielles futiles…

Or les recherches en santé au travail montrent qu’il s’agit d’un risque psycho-social majeur, susceptible d’impacter autant la santé mentale que physique.

En réalité,  la perte de sens résulte le plus souvent d’un désajustement progressif entre un individu et son environnement de travail.

Pression accrue sur les résultats, multiplication des tâches administratives, bureaucratie au détriment du terrain, marges d’autonomie réduites, conflits éthiques, décalage entre mission affichée et pratiques internes, culture du surmenage, turn-over incessant et incertitude permanente… Dans notre secteur, nombreuses sont les dynamiques qui peuvent conduire à un état de dissonance entre nos valeurs profondes, ce qui nous a mené là et ce que nos conditions de travail nous contraignent à faire.

Si en apparence, on continue à fonctionner, on assure plus que jamais, à notre corps défendant, les résultats sont atteints. 

Quelque chose s’est déplacé pourtant, moins d’élan, le coeur n’y est plus.

Peu à peu, on perd même la sensation de faire quelque chose qui compte vraiment… 

La perte de sens ne survient pas avec bruit et fracas, elle s’installe lentement et insidieusement, à travers la somme de compromis, d’ajustements et de renoncements quotidiens.


Les signaux faibles à observer


Un certain nombre d’indicateurs concrets peuvent nous alerter avant que la perte de sens ne s’installe plus durablement :

•  Perte d’intérêt pour des tâches qu’on appréciait jusque-là;

•  Difficulté à relier son activité quotidienne à une finalité claire;

•  Impression de basculer peu à peu dans l’absurdité, comme si ce que l’on faisait devenait inutile ou vain;

•  Impression que les efforts fournis ne produisent plus d’impact perceptible;

•  Baisse de concentration ou indécision inhabituelle;

•  Irritation croissante face aux procédures;

•  Cynisme (plus qu’à l’accoutumée);

•  Impression de fonctionner “en pilote automatique” (encore plus qu’à l’accoutumée);

•  Une fatigue qui ne nous quitte plus même au retour de break;

• Moins de curiosité, moins d’enthousiasme, l’envie de bien faire demeure mais la flamme n’y est plus.


Dans notre métier, parce que le travail représente bien plus qu’une occupation, admettre qu’on a perdu la flamme est difficile. 

Parce que c’est sentir vaciller ce qu’il reste de nos idéaux...

C’est questionner une part profonde de notre identité, c’est accepter de se poser la question “qu’est ce que je pourrais faire d’autre que ça?” 

Vertigineux.

Face à cela, le piège est d’endurer, de preférer taire le questionnement intérieur en se disant que ça passera,  et de s’oublier dans le travail pour s’abrutir et surtout ne plus penser... 

Mais la perte de sens ne disparaît généralement pas d’elle-même, le risque alors est de se détourner de soi… jusqu'à l'épuisement.


Agir avant l’effondrement: leviers d’action


Il n’est pas nécessaire d’attendre le point de rupture pour tenter de prendre un pas de recul ou pour agir.

Quelques démarches simples peuvent aider à clarifier ce qui se joue en nous.

Accueillir le malaise plutôt que le nier: la perte de sens s’accompagne souvent d’un malaise diffus que l’on tente de minimiser. Accueillir ce ressenti sans jugement est une première étape importante. Ce que vous ressentez est plus que légitime, le nier ou le rationaliser ne fait généralement que prolonger le malaise, voire l’accentuer.

Identifier précisément les dissonances: la perte de sens provient rarement d’un seul facteur. Il peut être utile d’identifier ce qui dans votre situation professionnelle, crée la tension : l’environnement de travail, votre poste, la charge de travail, des conflits éthiques? Mettre des mots sur ces dissonances permet souvent de sortir du flou et de retrouver une capacité d’action.

Identifier vos leviers de sens: Même dans des contextes difficiles, certains aspects du travail continuent parfois à nourrir un sentiment d’utilité. Essayez d’identifier les espaces aussi infimes soient-ils sur lesquels vous avez encore prise et qui vous procurent un sentiment de satisfaction: le contact avec les bénéficiaires, la relation avec vos staffs, un aspect de vos responsabilités. Cherchez des situations où vous pouvez “réenchanter le travail”: retrouver davantage d’autonomie, initier des discussions sur l’utilité réelle du travail et chercher à reconnecter certaines tâches à ce qui compte vraiment. Se concentrer sur ces points d’appui permet souvent de retrouver un peu d’énergie.

Réintroduire des espaces d’apprentissage et d’initiative: lorsque le travail devient routinier ou très contraint, chercher à réintroduire des marges d’apprentissage peut parfois raviver l’engagement : expérimenter de nouvelles façons de travailler, proposer une mission transversale, développer de nouvelles compétences ou explorer d’autres domaines d’intérêt… Tout ce qui vous permet de vous sentir investi dans une dynamique de développement personnel ou professionnel peut redonner de l’élan.

Identifier vos marges d’action: face à une perte de sens, toutes les situations ne se ressemblent pas. Certaines choses peuvent être ajustées dans votre environnement de travail. D’autres peuvent être acceptées temporairement. Mais certaines situations exigent aussi de reconnaître que l’environnement ne nous convient plus. Cela suppose de connaître vos limites et de distinguer ce qui reste acceptable de ce qui ne l’est plus.

Ouvrir un espace de dialogue: ces questionnements sont souvent difficiles à porter seul. Pouvoir en parler avec un pair, un proche ou un professionnel de l’accompagnement permet souvent de prendre du recul et d’explorer les options qui s’offrent à vous. Parce que le silence tend à isoler.


En résumé, vous avez bien plus de marge de manoeuvre que vous ne le pensez. Et la perte de sens n’est pas nécessairement une impasse : comme en toute crise se dissimule une opportunité, elle peut aussi et surtout ouvrir un espace de reconnection à soi. 


Depuis maintenant huit ans, j’accompagne des professionnels humanitaires confrontés à ces moments de doute et de transitions.

Si ces réflexions résonnent avec votre expérience, nous pouvons en parler.

Un premier échange permet souvent de reprendre un peu de perspective.


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