Gérer sa carrière humanitaire dans cette nouvelle ère
Mises en garde
Au fil des échanges que j’ai eus ces derniers mois avec des humanitaires en questionnement sollicitant mon aide, il semble qu’en ces temps contrariés, certaines tendances se dessinent quant à la manière dont chacun, chacune gère l’incertitude, tendances sur lesquelles j’aimerais m’attarder.
Parce qu’il n’est certainement pas aisé de naviguer dans le marasme ambiant qu’est cette nouvelle ère du « post- stop working order », je voudrais émettre ici quelques mises en gardes et recommandations, tout particulièrement pertinentes pour les internationaux.
Avant la crise
Soyons honnêtes, déjà avant la crise, c’était compliqué. Les "carrières" humanitaires ont toujours été difficiles à mener, caractérisées par l'incertitude et la discontinuité. De mission en mission, l’arbitrage entre engagement et équilibre personnel a toujours été une gageure.
Parmi les injonctions tacites qui circulent dans la culture du secteur se diffuse l’idée que quand on se lance, il n’est pas toujours bien vu de faire des choix pour soi-même ; comme si s’engager impliquait de renoncer à une part de son libre arbitre. En effet, certains choix trop affirmés sont mal perçus, au regard d’un ensemble de croyances qui orientent, souvent à notre insu, ce que l’on s’autorise à accepter ou refuser.
Par exemple, rechercher des postes dans des contextes plus « confortables », c’est s’exposer au risque d’être vu comme un « touriste » ou quelqu’un qui n’est pas prêt à « jouer vraiment le jeu ». À l’inverse, se laisser porter par les opportunités et les sollicitations nous garantit les faveurs de l’ONG qui nous emploie- du moins, c’est ce que l’on croit.
Alors on se pense devoir enchaîner les missions, accepter les promotions et répondre présent sans trop se poser de questions pour s’assurer cette forme de reconnaissance et on l’espérait jusqu’ici, une certaine sécurité de l’emploi…
Or, dire oui et amen à tout au détriment de nos envies, de nos capacités, de nos limites ou de notre état de fatigue a certainement un coût. C’est souvent à travers ces trajectoires fulgurantes, subies à défaut d’être choisies, que l’usure s’installe de manière prématurée chez de nombreux jeunes humanitaires.
C’est précisément pour cela que j’ai toujours alerté sur la nécessité de faire des choix en conscience plutôt que de se laisser définir par les attentes du système au risque, sinon, de désenchanter.
La nouvelle réalité post-crise ou la cerise sur le gâteau
Or si ça n’était déjà pas du gâteau, la crise c’est comme la cerise : de nouveaux paramètres qui accentuent ce phénomène et exercent une pression insidieuse sur nos (non-)choix en matière de carrières.
Certes, le marché du travail est saturé, les opportunités se font plus rares, la concurrence s’intensifie, et dans ce contexte incertain, il est légitime d’être pris par un vent de panique.
Certain.es qui n’en étaient qu’aux prémices de leur carrière humanitaire en viennent à repenser leur projet. D’autres s’accrochent coûte que coûte à ce qui ressemble encore à un idéal, prêts à tout pour poursuivre le rêve humanitaire. Enfin, les plus chevronnés se disent que c’est peut-être le bon moment pour envisager une transition vers autre chose, sans trop toujours savoir vers quoi.
Pour qui veut persévérer, en matière de recherche d’emploi, dans ces conditions, la question suivante se pose : peut-on encore se permettre d’avoir des préférences ?
On se pense plutôt contraints de devoir faire des compromis, d’accepter des postes inadéquats, des conditions discutables, des choix par défaut là encore, par crainte de ne pas trouver mieux…
Et ce qui me pose question surtout, c’est que l’on choisit parfois de rester dans un environnement qui ne nous convient plus pour de mauvaises raisons : par peur du vide intersidéral qui pourrait suivre en matière d’opportunités…
Cependant, pour mieux gérer cette nouvelle réalité, il me semble important de ne pas laisser la peur orienter nos décisions.
Voyons comment remettre un peu de lucidité dans tout ça.
Le piège du biais de rareté
Face à l’inconfort, le cerveau tente parfois de simplifier les choses, c’est ce qu’on appelle les biais cognitifs: une manière de raisonner qui n’est pas toujours rationnel.
Dans ce contexte de pénurie de l’emploi, c’est le biais de rareté qui vient déformer notre perception de la réalité : ce qui nous semble rare devient particulièrement précieux. Ce raccourci mental pousse donc à surestimer la valeur de certains postes. Ceux-là ne sont plus vraiment évalués au regard de leur contenu ou de leur adéquation avec nos aspirations mais plutôt en fonction de leur rareté perçue.
Les opportunités devenant trop précieuses, l’idée de les refuser nous paraît peu raisonnable et nous plonge dans un état de FOMO par crainte de ne plus rien trouver d’autre à l’avenir et de s’en mordre les doigts à jamais…
Une forme d’urgence artificielle vient donc interférer dans notre réflexion qui ne se fait plus vraiment en fonction de nos besoins ou critères de choix. Les décisions ne sont plus rationnelles, elles deviennent défensives : on se refuse un choix de cœur, on cherche avant tout à sécuriser.
Un enjeu qui dépasse des considérations économiques
Or pour nous autres humanitaires, le véritable enjeu est de veiller à garder le travail au cœur d’un projet de vie et non pas de laisser la vie reléguée au second plan s’accommoder avec nos choix de carrières ou la manière dont celle-ci se déploie contre notre gré.
Réduire ses choix de carrière (et donc de vie) à une pure logique de marché est risqué, car ce qui se joue pour nous à posteriori est surtout psychologique. Être épanoui ou non dans son environnement de travail impacte non seulement notre motivation mais aussi notre santé mentale comme physique.
Dans un secteur où la culture tend déjà à banaliser le stress et le surmenage, le contexte actuel accentue encore plus ces comportements. Les standards personnels s’ajustent à la baisse : par crainte de l’absence d’avenir, on est prêt à tolérer davantage et à repousser nos limites plus que de raison… et c’est dangereux.
Les écueils à éviter
Dans ce contexte de crise, le risque n’est pas tant de faire de mauvais choix mais surtout de ne plus voir clairement ce qui les oriente.
Voici les pièges dans lesquels il est facile de tomber sans prendre un pas de recul :
Mal évaluer la réalité
Comme les ONG communiquent finalement assez peu sur leur situation et leurs besoins réels, on peut avoir tendance à sur-interpréter les signaux du marché.
Chaque information prend alors une importance démesurée et on peut vite être tenté de dramatiser. En l’absence d’infos lisibles, on traite des situations possiblement isolées (par exemple, l’expérience d’un pair ou le gel d’un processus) à une lecture généralisée.
Autrement dit, comme les signaux existent mais qu’ils restent partiels, c’est sur cette base incomplète que l’on construit notre perception de la réalité.
Loin de moi l’idée de minimiser la situation, la baisse des financements fragilise l’ensemble du secteur et impacte fortement le marché de l’emploi: les staffs nationaux sont, après les bénéficiaires, les victimes collatérales de ces coupes drastiques, les profils généralistes vont devoir ruser de créativité pour se démarquer, les impétrants à l’humanitaire vont certainement encore plus galérer pour trouver cette sacro-sainte première mission et les opportunités en siège ou en capitale ont réduit comme peau de chagrin...
Mais malgré cela, la situation n’est pas complètement désespérée. Le turn-over dans le secteur reste tel que les ONG ne vont pas arrêter de recruter de sitôt. Les opportunités ne vont pas complètement disparaître, elles seront cependant plus disputées.
Renoncer à ses critères d’exigence
Dans un marché tendu, on s’ajuste à ce « nouveau normal » dégradé, on revoit ses attentes et ses standards à la baisse et l’on pense devoir prendre ce qui vient.
Le plus gros risque à présent, c’est de se convaincre que l’on ne trouvera plus de travail et donc qu’on n’a plus le luxe de choisir.
En termes de probabilité, les chances de voir s’ouvrir le poste de vos rêves sont sans nul doute bien plus faibles qu’avant. Mais elles ne sont pas nulles.
Là où on pense qu’il n’y a “plus de choix”, il n’y a plus de responsabilité personnelle et donc plus de pouvoir d’agir. Or, mieux vaut, dans ce contexte, avoir un mindset qui consiste à se penser encore un peu en contrôle et maître de ses choix.
L’incertitude enferme dans le court terme. Or, il est essentiel de ne pas perdre sa capacité de projection. C’est OK et important de continuer à faire des plans (pas sur la comète, tout en gardant un minimum les pieds sur terre), c’est OK et important de vous demander à quoi vous aspirez vraiment.
Autrement, le risque est de céder à la panique et de ne faire que réagir à ce qui survient dans l’instant.
Normaliser l’inacceptable
Dans ce contexte, là où on aurait envisagé de quitter un poste par lassitude, fatigue, perte de sens, pour cause de tensions relationnelles, inadéquation avec le rôle ou incohérences organisationnelles, on y réfléchit désormais à deux fois.
C’est ce qu’on appelle l’aversion à la perte : on préfère éviter une perte (quitter un poste, perdre un statut ou la sécurité de l’emploi) plutôt que de poursuivre un gain incertain.
« Mieux vaut un tien que deux tu l’auras », alors on s’accroche à ce qu’on a.
Si ce réflexe est plus que compréhensible, il comporte un risque énorme : celui de confondre prudence et renoncement à soi.
Parce qu’on se donne à 150% en temps de mission, les temps d’intermission sont salutaires et fondamentaux pour sortir notre organisme du mode alerte (fight or flight), noyé par un trop plein d’adrénaline dans lequel on opère non-stop depuis le terrain ; les breaks ou R&R ne permettant pas d’amorcer une véritable récupération.
Or, dans notre secteur, ces périodes impliquent un saut dans le vide puisque très souvent entre deux contrats. Il y a déjà là une sorte d’aberration structurelle puisque pour se reposer, il faut accepter de renoncer à la sécurité de l’emploi et de passer par une période d’incertitude qui ne facilite pas le repos...
Pour autant, s’accrocher à son poste dans un contexte toxique, délétère ou trop exigeant par peur de se retrouver sans contrat pour une durée indéterminée, en faisant fi de son état intérieur, c’est jouer avec le feu et risquer très fortement de se cramer…
Ces contraintes forment un ensemble de variables à ne pas négliger.
En somme, la crise vient aggraver la dure réalité d’un secteur qui n’épargne pas sa force de travail, où vouloir faire carrière est loin d’être une sinécure, et où l’on se retrouve souvent livré à soi-même administrativement parlant mais aussi seul face à ces questionnements…
Dans la suite de cet article à paraître dans les prochains jours, je vous donnerai quelques recommandations pratiques et concrètes pour mieux appréhender la recherche d’emploi et pour se préserver dans la jungle qu’est cette nouvelle réalité…