Gérer sa carrière humanitaire dans cette nouvelle ère (2)

2. Recommandations

Dans la première partie de cet article j’explorais l’impact de la crise humanitaire sur les trajectoires professionnelles, la manière dont celle-ci influence les comportements en matière de recherche d’emploi ainsi que les principaux écueils à éviter dans ce contexte.

Cette seconde partie propose plutôt des pistes pour retrouver de la marge de manœuvre et pour se préserver autant que possible dans cette nouvelle réalité.

Je souhaite à la fois aborder la manière de traverser psychologiquement et émotionnellement cette période soit comment conserver un mindset aussi résilient que possible tout en partageant des conseils plus concrets concernant la recherche d’emploi et la gestion des carrières.

Sortir d’une posture défensive ou réactive versus rester proactif

Quand je dis que c’est OK de faire des plans, c’est même nécessaire. Soyez stratégique. Là où vous vous laissiez aller au gré des opportunités, ayez une vision, élaborez des stratégies, des plans, à court, moyen et plus long terme, seul ou bien avec l’aide d’un coach.

Et même si ça peut vous donner l’impression de bâtir des châteaux en Espagne sur des sables mouvants, cela vous permet surtout de rester proactif et de garder autant que possible le contrôle sur votre trajectoire. C’est important pour le moral.

Il peut être utile de structurer un minimum son temps pour éviter de se laisser aspirer par une recherche d’emploi constante et donc souvent anxiogène. Par exemple, bloquer deux ou trois créneaux hebdomadaires fixes dédiés uniquement à la réflexion stratégique sur sa carrière permet de sortir d’une logique réactive et dispersée.

Maintenir une capacité de choix, même minimale

Quand tout semble contraint, on peut avoir le sentiment de ne plus avoir de choix. Ce n’est pas toujours entièrement vrai. Peut-être s’agit-il alors d’identifier les micro-choix qui s’offrent encore à vous- aussi limités soient-ils - pour vous redonner un minimum de pouvoir d'agir.

Cela peut être choisir de ralentir quelques jours avant d’envoyer de nouvelles candidatures, décider plus consciemment des postes auxquels vous postulez, refuser une opportunité qui vous mettrait en difficulté, demander du soutien, vous former sur un sujet qui vous ouvre d’autres perspectives ou encore commencer à explorer des options hors du secteur alors même que cela vous fait peur.

Et lorsque vous avez pu poser des choix même modestes, prenez un temps pour apprécier et les reconnaître. 

Sans cela, on est très vite rendu à se sentir impuissant, victime du système et on peut glisser peu à peu vers une forme de passivité, voire de renonciation désespérée.

Nommer clairement ses critères

Dans ces circonstances, être flexible est important. Mais lorsqu’on élabore des plans avant même d'entrer dans une recherche active, il est essentiel de distinguer ce qui est non négociable de ce qui peut l’être temporairement, pour ne pas complètement laisser le système décider à notre place.

Quels sont les 2 ou 3 critères sur lesquels vous ne transigerez pas quelle que soit la pression ? Ces non-négociables ne sont pas des caprices. Ils sont les garde-fous de votre alignement et donc de votre équilibre.

Avec mes clients, nous élaborons différentes stratégies élaborées à partir de leurs critères de choix, puis priorisées selon leur préférence. Chaque scénario est associé à un horizon temporel clair. Ce n’est qu’à l’échéance du 1er scénario— et seulement à ce moment-là — que les critères sont réévalués à la baisse et que le scénario suivant est activé, si nécessaire.

La même vigilance s’impose lorsque l’on s’inflige de rester dans une situation imparfaite. Car le piège n'est pas de faire des compromis mais d’être pris dans une forme de paralysie décisionnelle et de ne jamais en sortir.

Il peut être judicieux de se demander jusqu'à quand et à quelles conditions réévaluer cette décision, tout en restant à l’écoute des signaux faibles d’usure (perte d'énergie, cynisme, difficulté croissante à se projeter ou tout autre changement dans les comportements).

Mais il faut veiller à s’appuyer sur des indicateurs concrets. Car sous pression, notre seuil de tolérance se déplace progressivement. À force de suradaptation, on peut ne plus percevoir qu’il a été dépassé.

Sans un minimum de cadre, le compromis peut devenir une dérive vers l’oubli total de soi (et donc vers l’épuisement professionnel).

Accepter le temps long & savoir lâcher prise

S’il y a bien une variable sur laquelle vous n’avez absolument pas la main, c’est le temps. Il va falloir accepter qu’un processus de recherche d’emploi puisse prendre bien plus de temps qu’auparavant.

Lorsque vous faites des plans, il est essentiel de revoir vos attentes et d’intégrer cette réalité dès le départ. Dans ce contexte, la recherche d’emploi n’est pas un sprint mais plutôt une course de fond. Mieux vaut doser ses efforts pour ne pas s’essouffler dans la durée. Cela suppose de s’armer de patience tout en acceptant de ne pas maîtriser les délais.

Et quand enfin vient le moment de prendre une décision qui engage, il est essentiel de distinguer l’urgence ressentie de la réalité et de s’accorder un temps de latence pour bien s’assurer que l’opportunité nous correspond.

Dans ce contexte, plus que de la prudence, c'est de l'hygiène mentale.

Réinvestir sur soi

Dans un environnement précaire, on cherche naturellement à sécuriser l’extérieur, on serait même tenté de partir en quête d’un CDI rien que pour un peu de tranquillité d’esprit quand bien même cela ne correspond pas vraiment à nos envies.

Mais dans le secteur et plus encore aujourd’hui, cette sécurité extérieure reste relative.

En réalité, c’est plutôt le moment de développer une forme de sécurité intérieure, un ancrage à soi indéfectible qui, dans cette nouvelle réalité peut s’avérer plus que nécessaire. C’est le moment de prendre soin de soi, de réévaluer ses envies, ses limites, son projet.

Car de mission en mission, les années peuvent passer, travail et identité se confondent, on réalise qu’on s’est un peu mis de côté tout ce temps, qu’on n’a pas toujours pris le temps de se demander ce qu’on voulait vraiment. Le système pourvoyait, on suivait.

La crise retire ce confort certes brutalement, c’est peut-être aussi une opportunité, celle de prendre un temps pour se demander qui suis-je en dehors de ça ? Quoi faire après ça ?

Et avant même d’envisager une reconversion ou une nouvelle trajectoire, réinvestir sur soi peut passer par des gestes simples mais structurants : reprendre une activité laissée de côté, recréer des espaces sans lien avec l’humanitaire, renouer avec certaines envies anciennes, ou simplement recommencer à exister un peu en dehors du travail.

Initier une nouvelle carrière ou s’assurer d’avoir plusieurs cordes à son arc

Si vous avez toujours rêvé d’être un artiste ou encore artisan, gérant de resto ou maitresse d’école, si vous avez des talents particuliers ou l’envie d’investir dans une affaire, c’est peut-être le bon moment pour explorer sérieusement la possibilité d’initier une nouvelle trajectoire…

Sans forcément faire un grand saut dans le vide d’emblée, avoir une activité de repli (même partielle, même encore floue) peut atténuer le sentiment d’être piégé ou totalement dépendant d’un marché devenu plus instable. Cela peut prendre des formes très variées : une activité freelance, une nouvelle formation, un projet créatif, une activité locale plus ancrée, un petit revenu complémentaire ou simplement l’exploration concrète d’autres pistes professionnelles.

Il ne s’agit pas nécessairement de tout plaquer, mais plutôt d’investir sur soi et d’ouvrir d’autres espaces de sécurité et projection pour que l’avenir ne dépende pas exclusivement d’un système fragile.

Evaluer ses compétences

Et pour celles et ceux qui, comme certain.es de mes clients me disent “je n’ai pas de passions, pas de talents et je ne saurais pas quoi faire d’autre”, cette période peut justement être l’occasion de changer de regard sur soi.

On sous-estime souvent la richesse des compétences développées dans le secteur humanitaire : gestion de crise, coordination, leadership, facilitation, RH, négociation, communication interculturelle, formation, gestion budgétaire, accompagnement humain, analyse stratégique… Autant de compétences hautement transférables, parfois bien au-delà de ce que l’on imagine spontanément.

Faire une liste de ses compétences en dehors du cadre strictement professionnel — ce que l’on sait faire naturellement, comme organiser, créer, écouter, structurer ou convaincre — permet souvent de redécouvrir des ressources qu’on sous-estime.

Faire un bilan de compétences ou se faire accompagner par un coach peut s’avérer utile pour mettre des mots sur ses acquis, retrouver de la confiance et envisager plus concrètement d’autres perspectives.

Ne pas s’isoler et solliciter de l’aide

Justement, dans ce contexte et plus encore, entre deux contrats, seul face à ses tergiversations et l’incertitude, le raisonnement peut rapidement tourner en boucle et la panique prendre le dessus.

Confronter ses réflexions, accepter un regard externe - celui d'un coach, d'un pair ou d'un mentor peut s’avérer précieux pour nous aider à prendre du recul, retrouver de la clarté et faire le tri dans tout ça.

Se faire accompagner, rejoindre des communautés ou des espaces de pair-aidance permet de ne pas rester isolé et c’est important.

Dans un secteur qui valorise la résilience jusqu'à l'excès, solliciter de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse, c’est aussi un acte de retour à soi.

En résumé, ce qui est en train de changer dans le secteur n'est pas qu'une turbulence passagère. Pour beaucoup, cela ressemble davantage à la fin d’une certaine ère de l’humanitaire.

Cela implique donc d’accepter qu’il y a un deuil à faire : celui d’un idéal ou d’un projet, d’une vision de soi construite au fil des années. Et que comme dans toutes phase de deuil, le processus n’est pas linéaire, on peut passer par tout un tas d’émotions (déni, colère, tristesse avant l’acceptation).

Or, tant que ce qui est en train de se transformer n’est pas nommé, les décisions risquent d’être prises depuis un espace brouillé, sous l’effet d’émotions non digérées.

Une chose, en revanche, semble assez certaine : beaucoup de changements systémiques vont devoir avoir lieu et vont continuer de redessiner le secteur.

En attendant que ces évolutions prennent forme, l’enjeu reste peut-être surtout de conserver suffisamment de recul.

Car dans ce contexte, de cette lucidité dépend notre capacité à durer, individuellement comme collectivement.

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