Traveler, there is no path

The path is made by walking

Après avoir accompagné de nombreux humanitaires dans une phase de transition professionnelle ces dernières années, j’ai eu envie de faire un peu le bilan.

Parce qu’il est rare de faire de l’humanitaire toute sa vie et parce que les velléités de reconversion sont de plus en plus précoces, crise du secteur oblige, on se sent désormais exhorté à entrevoir la possibilité d’une autre carrière, parfois avant même d’avoir le sentiment d’être allé au bout de celle-ci…

Pour toutes ces raisons, les attentes sont donc élevées quand on sollicite un coach pour définir un projet de reconversion. On espère qu’en quelques séances, il nous mènera à l’épiphanie, que grâce à son kit d’outils, il nous aidera à trouver le job de nos rêves, à nous reconnecter à une passion secrète ou à faire émerger une vocation enfouie.

Or, par expérience, cette illumination arrive rarement.

Et si parfois, elle se produit, ce n'est jamais au début mais le plus souvent après un long cheminement.

Cette absence d'épiphanie n'est pas en soi un échec, ni celui du processus. Même si c’est légitime de trépigner d’impatience, fébrile et inquiet quant à notre avenir, il faut comprendre que se réinventer professionnellement est en réalité une course de fond…

Et c’est là que le coaching trouve sa vraie utilité : celle tout d’abord de mettre en mouvement.

Comme l’explique Herminia Ibarra dans son livre Working Identity, on ne trouve pas sa voie en regardant simplement à l'intérieur de soi. Notre identité professionnelle n'est pas un trésor caché qu'il suffirait de déterrer du plus profond de nous-mêmes. Car nous ne sommes pas un seul « vrai moi » mais plusieurs possibles.  Et c’est donc par l’expérimentation que l’on découvre lequel il nous plairait de devenir : en s’essayant à de nouvelles choses, en intégrant d’autres cercles, rencontrant d'autres personnes, en se trouvant un modèle inspirant ou un mentor, en se réinventant doucement mais sûrement, par tâtonnement, et en réécrivant notre histoire, page après page.

Ibarra va plus loin : trop d'introspection peut même devenir une manière d'éviter le changement. On attend le déclic pour bouger alors que c'est plus souvent lorsque l’on est en mouvement que quelque chose semble alors se délier.

Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation.

Parce que face à tant de possibles, c’est souvent le grand vertige. C'est ce que l’on nomme le «paradoxe du choix » : plus nombreuses sont nos options, plus il devient éprouvant de choisir. Au carrefour des possibilités, on se retrouve figé à contempler les chemins qui s’offrent à nous, incapable de choisir lequel emprunter par peur de fermer derrière soi la mauvaise porte…

Et plus on se représente le changement comme un saut dans le vide, spectaculaire et définitif, plus la paralysie nous gagne.

Or, c’est là aussi que le coaching aide à relativiser : d’abord rien n’est irréversible, et puis, à défaut de faire le grand saut, parfois un petit pas de fourmi nous ouvre bien plus les horizons.

Mais encore faut-il identifier les possibles qui méritent d'être explorés. Et le coaching aide enfin à cela. Très concrètement, il aide à ouvrir le champ. Dans un premier temps, on dresse la liste, sans se censurer, de toutes les différentes personnes que l'on pourrait incarner selon nos envies et nos compétences, y compris celles que les autres s’imaginent nous voir endosser et aussi, celles que l'on ne veut surtout pas devenir.

En apprenant à connaître ces personae, on choisit celles qui nous intriguent le plus, celles avec qui il nous semble avoir le plus d’affinités. Et on les éprouve à petite échelle après investigation : une mission courte, une formation, un projet mené en parallèle, une conversation avec quelqu'un qui vit déjà cette autre vie. Ibarra parle de small wins : des petits jalons victorieux qui, mis bout à bout, déplacent les lignes bien plus qu'un bouleversement radical.

Chaque tentative apporte son lot d’enseignements, même avortée, même décevante. Car savoir ce que l'on ne veut plus, c'est avancer grandement. Notre identité professionnelle se redessine aussi en creux, en sachant ce que nous ne voulons pas ou ce que nous ne sommes plus.

Souvent, le plus difficile n'est pas de trouver un nouveau métier, mais de se défaire de notre identité passée. Dans l'Humanitaire, plus qu’un métier, on nourrit un idéal, on donne un sens à notre existence. Cette identité est ancrée dans le récit que l’on se fait de nous depuis des années. Dans le regard des autres, elle nous donne de l’importance… D'où la nécessité d'aller chercher d'autres regards, hors de nos cercles habituels pour pouvoir devenir quelqu’un d’autre.

Dans cette latence s'ouvre une période inconfortable que William Bridges appelle la « zone neutre » : plus tout à fait l'ancien, pas encore le renouveau. On oscille entre faire perdurer ce que nous fûmes par tous les moyens et lâcher prise…

Or, cet entre-deux n'est pas un égarement : c'est le cœur même de la transition.

C’est dans ce vide dont la nature a horreur que l’on puise l’inspiration pour se réinventer.

Il importe alors de ne pas céder à la tentation d'en sortir trop vite, en revenant au connu, en acceptant la première offre venue même si l’on sait qu’elle ne nous conviendrait plus.

Le rôle du coach est alors d'aider à maintenir cet espace de réfléxion pour non plus attendre la grande révélation mais éclairer le chemin là où celui-ci semble se dessiner.

Au gré des petites foulées, aider à revisiter chaque tentative, à en tirer des leçons, à réajuster, et surtout à réécrire, ébauche après ébauche, l'histoire qui relie qui l'on a été à qui l'on va devenir…

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Gérer sa carrière humanitaire dans cette nouvelle ère (2)